La succession au trône de France au début du XVe siècle ne suit aucun schéma prévisible. Un prince désavoué par son propre père, contesté par une partie de la noblesse, se retrouve pourtant à la tête d’un royaume morcelé. L’autorité royale vacille, entre alliances fluctuantes et contestation de la légitimité dynastique.
La reconnaissance de ce souverain par ses adversaires résulte moins d’une victoire militaire que d’un patient jeu diplomatique et d’un contexte international instable. Les bouleversements institutionnels traversés sous son règne laissent une empreinte durable sur l’organisation de la monarchie.
Charles VI : un règne marqué par la fragilité du pouvoir royal
Le règne de Charles VI, à la fois acclamé comme « le Bien-Aimé » et redouté sous le nom de « le Fou », expose sans détour la vulnérabilité du trône capétien à la fin du Moyen Âge. Couronné à douze ans, l’enfant-roi s’avance dans l’ombre d’un père, Charles V, dont la stature semble impossible à égaler. Mais tout bascule brutalement en 1392 : la crise de folie du roi, au cœur de la forêt du Mans, sème la stupeur à la cour. Les chroniqueurs de l’époque, du moine de Saint-Denis à Jean Froissart, peinent à mettre des mots sur l’incompréhensible. Guillaume de Harcigny, médecin du roi, tente bien un diagnostic hérité d’Hippocrate, mêlant humeurs et décoctions, mais la médecine médiévale se heurte à un mur.
Pour mieux cerner les failles du règne, il faut relever les événements qui rythment la décennie :
- Enchaînement de crises, dont l’épisode du Bal des Ardents en 1393, qui vient briser la routine de la cour et tisser un climat d’angoisse.
- Régence confiée tantôt aux oncles, Philippe le Hardi, duc de Berry, duc d’Anjou, tantôt à la reine Isabeau de Bavière, générant une lutte de pouvoir sans merci.
- Clivages de plus en plus profonds entre le camp du frère du roi, Louis d’Orléans, et celui des ducs de Bourgogne.
La folie du roi devient vite un terrain de lutte : elle n’est pas seulement une question de santé, mais un argument pour ceux qui cherchent à gouverner à la place du monarque. Les interprétations abondent : malédiction envoyée d’en-haut, emprise de la sorcellerie, ou simple désordre des humeurs. On raconte même que le roi, persuadé d’être fait de verre, vivait dans la crainte absurde de se briser au moindre mouvement. Cette image du roi de verre se répand, nourrit l’imaginaire, et façonne la manière dont on perçoit la monarchie française.
Dans ce climat de défiance, le conseil de régence doit sans cesse s’adapter, bricoler des solutions pour pallier la faiblesse du souverain. L’autorité du roi se délite, la question de la succession devient un casse-tête, la continuité dynastique s’effrite. Ce déséquilibre ouvre la porte à la guerre civile et attise les ambitions des puissances étrangères, fragilisant un Royaume de France déjà secoué.
Comment la crise du règne de Charles VI a façonné la monarchie française et ses héritiers ?
L’état de santé de Charles VI a mis à nu toute la précarité de la dynastie. Faute de pouvoir gouverner, le roi laisse la gestion du royaume à ses oncles, puis à la reine Isabeau de Bavière. Ce partage forcé du pouvoir devient un terreau fertile pour les ambitions personnelles et jette de l’huile sur le feu du conflit opposant Armagnacs et Bourguignons. Après la mort violente de Louis d’Orléans, la guerre civile éclate, et Paris sombre dans l’incertitude.
Pour mieux comprendre la portée de cette crise, plusieurs éléments s’imposent :
- La division du royaume s’aggrave, ouvrant la voie aux conquêtes anglaises en pleine Guerre de Cent Ans.
- Poussée par l’opportunisme de Henri V, l’Angleterre s’impose en signant le Traité de Troyes en 1420.
- Ce traité écarte le Dauphin Charles, futur Charles VII, au profit d’un roi étranger, bouleversant l’ordre dynastique.
Mais l’affaire ne s’arrête pas à une simple question d’héritage. La légitimité de la monarchie, remise en cause, doit être reconstruite dans la tourmente. Charles VII, replié à Bourges, peine à s’imposer. Rien ne semblait pouvoir inverser la spirale, jusqu’à l’irruption de Jeanne d’Arc. Son intervention renverse le cours du destin royal, ranime la fidélité populaire et redonne souffle au principe dynastique. À partir de là, la monarchie se réinvente : la vulnérabilité du pouvoir pousse les souverains à rechercher l’unité, à renforcer le contrôle royal, à poser les bases d’un État qui se centralise peu à peu.
L’ombre de Charles VI plane longtemps sur la politique française. Le spectre du « roi fou » devient une référence incontournable, alimentant la prudence et la volonté de réforme, incitant la monarchie à ne plus jamais tolérer de telles failles. Cette mémoire collective façonne la royauté jusqu’à la Renaissance, marquant chaque règne d’un rappel discret : le trône est plus fragile qu’il n’y paraît, et l’histoire n’accorde pas de seconde chance.


